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Hervé Bruhat

Photographe écrivain, diplômé de l’école nationale supérieure Louis Lumière et de l’école nationale supérieure des Arts décoratifs, membre de l’agence de presse photographique Gamma-Rapho, Hervé Bruhat est l’auteur de sept beaux-livres. Son œuvre, qui se rattache à celle des photographes humanistes, célèbre l’être humain dans sa diversité et ses talents. Il a photographié les plus grands dessinateurs, dont Cabu, Wolinski, Hugo Pratt ou Uderzo.
Depuis 1995, il voyage régulièrement en Asie, produisant des reportages sur des aspects culturels et ethnologiques des pays qu’il traverse, comme le théâtre, la danse, la médecine traditionnelle, les arts martiaux. Le corps réside au cœur de cette quête. Parallèlement, l’auteur réalise de nombreux portraits d’artistes européens tels  Jane Birkin, Christian Lacroix ou Miquel Barcelo. Il s’est également fait remarquer dans l’univers de la mode avec ses campagnes en noir et blanc pour Jacques Fath, Lapidus Haute-couture, Aubade, Scandale…
Les œuvres de Hervé Bruhat ont  fait l’objet d’expositions personnelles à la FNAC, à l’Hôtel de Ville de Paris, à Villepinte, au Festival Images en scène de Limoges, au Festival photographique d’Angkor, au Temple de Shaolin en Chine. L’auteur a également exposé ses photographies au salon Tokyo photo 2013 ainsi qu’a Arles, en 2014, au Festival européen de la photo de nu.

Dessinateurs pour la liberté

Dessinateurs pour la liberté

28 photographies

En 1992, j’ai commencé à photographier des dessinateurs.
Le caractère mitoyen de nos deux disciplines créait un formidable espace de communication, il me semblait retrouver dans la planche noircie au feutre ou à l’encre de chine les aplats noirs du papier photo argentique. Parfois, nous nous découvrions travailler pour les mêmes supports.
C’est dans les couloirs de la rédaction du magazine Lui que j’ai rencontré Georges Wolinski pour la première fois. Spontanément, il a accepté le rendez-vous photo que je lui proposais, m’a accueilli dans son appartement du 6ème arrondissement, m’a offert un cigare, et m’a peu après commandé un book pour sa fille Elsa.
Même gentillesse chez Cabu, qui, s'il avait le défaut d’être toujours en retard, se révélait ensuite d’une totale disponibilité, refusant toutefois de lâcher son petit carnet pendant que j’installais mes éclairages. Le temps que je sorte le premier polaroïd, il m’avait déjà remis un dessin du making-of de la prise de vue, sa version revisitée de L’arroseur arrosé.
Il y avait de la malice derrière ses lunettes rondes, et de l’or dans ses doigts. Les idées qui se déchaînaient sous son crâne semblaient se matérialiser sur le papier à la vitesse de la lumière. Et malgré cette virtuosité digne d’un Michel-Ange, il ne se prenait jamais au sérieux.
C’est ce que j’aime par dessus tout chez les dessinateurs.  Ils se méfient des hommages et ont toujours su rester en marge de la culture officielle. Ainsi déjouent-ils les pièges de l’académisme, de la prétendue avant-garde, et du politiquement correct. Leur vraie rétribution ? La liberté d’expression. Pas une manipulation de nos hommes politiques, pas une machination des géants du CAC 40, pas une forme d’extrémisme ou d’intolérance n’échappe à l’acuité de leur trait, à la causticité de leurs bulles. Tels les fous des cours médiévales que nul n’aurait osé interrompre sous peine de sacrilège, car on les croyait détenteurs d’une sagesse suprême, les caricaturistes forment la voix imbâillonnable du contre-pouvoir.
Merci aux dessinateurs de Charlie-Hebdo, à tous les autres et à ceux qui suivront, d’avoir choisi le plus beau des métiers : faire profession d’insolence.

Hervé Bruhat, 11 janvier 2015.

Portraits

Portraits

41 photographies

Le portrait constitue une constante de mon travail photographique. D’abord parce que j’ai toujours considéré la figure humaine comme le pivot autour duquel s’articule les révolutions artistiques.
Ensuite, parce que chaque époque est marquée par ses personnalités, qu’elles agissent, restent en retrait, posent un regard sur le monde ou en imaginent de nouveaux.
En ce sens, le portrait photographique possède une valeur de témoignage, au même titre que le reportage. Mais si la pratique du reportage suppose, à l’instar de Henri Cartier-Bresson, de travailler sur le vif, la spécificité du portrait réside dans la connivence du photographe et du modèle, elle nécessite une rencontre.
« Je déteste me faire photographier » me disent souvent mes modèles en préambule à la séance, comme pour me lancer un challenge.
Afin de relever le défi, j’ai recours à trois antidotes : le portrait en action, où le sujet oublie son trac par l’absorption dans une action alors qu’il est photographié. Ainsi, j’ai fait boire la potion magique à Albert Uderzo ou fait lire à Frédéric Mitterrand une mystérieuse correspondance que j’avais chinée aux puces ; deuxième antidote, le portrait dans un cadre quotidien.
Je réalise la plupart de mes images dans l’environnement professionnel des modèles ou la plupart du temps chez eux. L’espace qui les entoure leur est familier et porte déjà l’empreinte de leur caractère. Parfois, des circonstances fortuites deviennent signifiantes, comme le jour où j’ai photographié Jane Birkin. Après quelques errances au jardin du Luxembourg, elle m’a emmené voir l’appartement qu’elle venait d’acheter près du Panthéon. Il était encore en travaux et de grandes bâches pendaient verticalement, formant une jungle de plastique. J’invitais Jane à se dissimuler partiellement derrière les grandes feuilles translucides, comme un écho à sa prestation dans le film de Serge Gainsbourg  "Je t’aime moi non plus" ; dernier antidote, j’ai recours au gros plan, car le visage est la véritable surface sensible, le lieu où le photographe capte l’émotion de l’être, où son regard nous interpelle.
Pour mener à bien mon travail, je prends toujours le temps de disposer des projecteurs, sculptant le décor, la silhouette et le visage de mes modèles, à la manière d’un chef opérateur de cinéma. Cette mise en lumière m’aide à dégager la beauté propre à chaque individualité, mais elle me permet aussi de créer une atmosphère psychologique à laquelle le sujet est à son tour réceptif. Et je garde toujours à l’esprit qu’étymologiquement, le terme photogénie désigne la lumière intérieure.
Par de là sa finalité iconographique, la valorisation d’une personne ou une mise en abîme, une séance de portraits est avant tout pour moi un évènement, un moment privilégié séparé de la banalité de la vie, pendant lequel les barrières sociales n’ont plus cours. Une rupture avec le temps profane dirait Mircea Eliade.
En tout cas une occasion précieuse de renouer avec notre humanité, quelque peu occultée par les discours sur l’homme augmenté.

Hervé Bruhat

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